Les gares


St-Irénée dans la région de Charlevoix - © Patrick Parent

 

Je ne sais pas si c'est la pandémie ou l'approche de mes 55 ans, mais depuis quelque temps j'ai l’impression d'être en transit. Pas nécessairement complètement arrêté, ni complètement en mouvement. Dans un état et à une vitesse qui m'obligent à prendre du recul, à ressentir de plus près l'effet du temps, à constater le chemin parcouru et surtout, à me préparer – et à beaucoup me questionner, comme j´ai l'habitude, mais encore plus qu'à l'habitude – pour la suite du périple. 

Je crois que le fait de vivre au ralenti depuis quelques mois m'a fait réaliser à quel point ma vie avait parcouru du chemin. C'est un peu comme si j'étais assis sur un banc d'une gare et que je regardais, bien tranquille, les voyageurs courir vers le train qui les mènera à leur prochaine destination. Comme si le train dans lequel je voyageais depuis toujours était tout à coup passé de la vitesse d'un TGV au rythme d'un petit train touristique. Me permettant par la même occasion de découvrir le paysage et de reprendre mon souffle avant la prochaine gare. Je ne parle pas de destination, parce que justement je trouve que la vie passe si vite que nous n'avons pas vraiment l´occasion de nous poser longtemps quelque part, de nous imprégner véritablement d´un lieu, de nous enraciner. Juste le temps de s'attarder à la gare.

Du moins, c'est le cas pour moi. Surtout au niveau professionnel. Parce que je n´ai jamais eu de plan de carrière, d'itinéraire précis. Des rêves, des aspirations, des désirs, mais pas d'objectifs. J'aime les projets et les équipes avec qui je les réalise. J'aime apprendre, découvrir et surtout, aller là où je ne suis jamais allé ou du moins, si je refais quelque chose, j'aime m'y prendre autrement. 

Mon parcours professionnel d'une trentaine d'années est donc composé de plusieurs petites gares, mais de très peu de destinations (de réalisations) mémorables. Je passe sans m'arrêter vraiment très longtemps et je repars vers une autre destination une fois les projets livrés. Sans laisser de traces significatives. Sans laisser une marque durable de mon passage.

Parfois, comme maintenant, je m'interroge sur cette façon de voyager. C'est bien d'avancer et de ne pas trop regarder en arrière. Cependant, pour continuer d'apprendre et éviter de refaire ce que j'ai déjà fait, je devrais sans doute prendre le temps de me tracer un nouveau triptyque en tenant compte du chemin parcouru. Profiter de ce ralentissement pour refaire mon aiguillage. Pour aller ailleurs ou retourner à des endroits que j'ai aimé, il faut savoir par où je suis passé. Savoir également si je peux encore être utile et de quelle façon. Parce que plus j'avance, plus j´ai besoin de donner du sens à ce que j'entreprends. Comme une urgence d'être à ma hauteur et fier de l'être.

Cet état de transit est à la fois exaltant et angoissant. D'autant qu'il en reste moins devant sur les rails que ce qu'il y a derrière au niveau de ma carrière. Que dois-je faire de tout le bagage accumulé au fil des expériences? Est-ce que je devrais garder seulement l´essentiel et faire le reste du chemin avec seulement un sac à dos? Poursuivre l'aventure à pied pour approfondir ma connaissance de certaines parties du terrain ou au contraire, sauter dans l'avion pour aller ailleurs, plus vite? 

Inévitablement, toutes ces questions en amènent une plus grande, plus déterminante et plus confrontante encore : Suis-je encore fait pour l'aventure? Ou plutôt, les chefs de gare trouvent-ils que mon arrêt chez-eux est intéressant? Est-ce que je suis allé au bout du talent ou des capacités que j'avais dans mon domaine? 

Car j'aurai beau me dessiner un superbe itinéraire et m'emballer à l´idée de prendre la route, si je reste coincé en transit sur le banc de la gare faute de mériter une place à bord du prochain train, je n´irai pas très loin.

Vivement la fin de la pandémie ou l´arrivée de mes 56 ans pour que je trouve des réponses ou que je me pose moins de questions.

Patrick Parent

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