Cœur de mammouth


L'urgentologue, responsable d'approuver mon congé de l'hôpital où j'étais sous observation depuis plus de 24 heures, me regardait tout à coup d'un drôle d'air. Je me demandais même s'il était pour écrire « faire voir par un psychiatre » sur son bloc note au lieu de signer ma libération. Je le comprends un peu puisque je venais de remonter à la préhistoire pour lui expliquer ma théorie concernant mon arrivée à l'urgence la veille. Un 14 février en matinée.

Quelques heures plus tôt

Mon amoureuse et moi débutions normalement notre journée de télétravail à la maison. Je venais de m'installer à mon bureau au sous-sol pendant que de son côté elle travaillait à l'étage. Les garçons avaient quitté pour l'école. Matin tout à fait banal.  Ma marche (en fait, mes marches puisque je devais descendre l'escalier) vers le bureau s'était passée sans encombre et surtout, sans embouteillage. Un des nombreux avantages du télétravail.

Puis, environ une heure après le début de ma journée, en pleine conversation virtuelle avec des collègues, je commence à sentir un point près du coeur. Malgré ma forme physique peu reluisante à l'époque (vraiment pas si lointaine), mon parcours de 7.5 secondes dans l'escalier ne pouvait pas expliquer cette douleur intense à la poitrine. Je me suis dis que cela allait passer et j'ai continué à parcourir mes 359 courriels, un des nombreux désavantages de l'arrivée du numérique dans nos vies.

Quelques minutes plus tard, non seulement le serrement thoracique se poursuivait, mais il s'accompagnait maintenant d'une douleur au bras gauche et d'une mâchoire qui se transformait en étau. Un peu en panique, j'ai alors indiqué à mes collègues que j'avais un malaise et que je devais prendre une pause. Après avoir remonté, en 3.7 secondes, l'escalier, j'ai demandé à ma blonde d'appeler le 811 parce que je trouvais que mes symptômes ressemblaient étrangement à une crise cardiaque. 

Jour de chance, nous n'avons pas eu à attendre longtemps pour parler à un infirmier. Après avoir passé à travers tout son questionnaire pour vérifier mon état, il me demande si nous avons un appareil pour prendre la pression. Notre âge de plus en plus vénérable fait que nous possédons ce genre d'équipement, c'était vraiment mon jour de chance. 

Ma conjointe fait trois lectures de suite de ma tension artérielle. L'infirmier n'aime pas le chiffre qu'il entend. Moi je n'aime pas que l'infirmier n'aime pas le chiffre que je vois sur l'écran de l'appareil. Finalement, je m'étais peut-être trop emballé, ce n'était pas vraiment mon jour de chance. 

En additionnant mes symptômes au chiffre qu'il n'aimait pas, le gentil télé-infirmier me conseille fortement d'aller à l'urgence. À ce moment, je crois que ma douleur a entendu notre conversation car elle s'est intensifiée. Telle une foule de consommateurs à l'ouverture des portes du Wallmart le matin du Black Friday, ma blonde et moi nous sommes précipités vers la voiture pour nous diriger vers l'urgence la plus proche. 

Même si ma santé est relativement bonne pour mon âge, j'ai visité assez souvent l'urgence dans ma vie. Et si j'avais à écrire un guide du genre « trucs et astuces pour ne pas attendre de longues heures à l'urgence », je conseillerais d'avoir des pierres au rein ou des symptômes d'une attaque cardiaque. Croyez-moi je l'ai expérimenté et lorsque tu prononces ces mots à la préposée à admission, tu te retrouves en petite jaquette bleue pâle (ou verte, ça dépend des hôpitaux) sans trop savoir ce qui s'est passé et des infirmières butinent déjà autour de toi pour t'injecter un cocktail qui mettra ta douleur KO aussitôt que le médecin donnera son GO. 

Durant les heures qui suivront, je passerai une batterie d'examens et serai vu par de nombreux spécialistes. Là je me trouvais très chanceux.

Suite à tous mes examens, deux gentilles cardiologues me rendent visite à ma confortable civière. Leur diagnostic tombe : mon coeur se porte bien, je n'ai pas fait de crise cardiaque. Mes oreilles et ma petite jaquette accueillent cette nouvelle avec joie et soulagement. Mais comme d'habitude, ma tête s'empresse d'analyser le verdict et formule une question tout de même assez pertinente dans les circonstances : Alors c'était quoi cette douleur intense dans ma poitrine ? 

Les cardiologues se regardent, puis se tournent vers moi en me disant que cela peut s'expliquer par plein de choses...qu'elles ne peuvent pas m'expliquer. Je leur demande alors si ce que j'avais confondu avec une crise cardiaque ne pouvait pas être une crise d'anxiété. Elles se regardent de nouveau et se tournent de nouveau vers moi en hochant un « oui c'est fort possible » de la tête. Puis elles m'ont laissé aux bons soins de l'urgentologue pour qu'il signe mon congé de l'hôpital.

Quelques milliers d'années plus tôt

Contrairement aux dinosaures, le mammouth est un animal préhistorique qui a côtoyé les êtres humains. En effet, cet ancêtre de l'éléphant respirait le même air que les Néandertaliens et les premiers Homos sapiens. Bien qu'ils vivaient à la même ère, les deux espèces n'étaient pas nécessairement des amis pour autant. L'un et l'autre se craignaient. 

Nos très très arrière-grands-parents voyaient les mammouths un peu comme des food truck sur quatre pattes. Chasser cet éléphant poilu permettait de nourrir et d'habiller des familles entières. Cependant, le défi était de réussir à les abattre avant qu'ils te piétinent. 

Je me suis servi de ce fait préhistorique pour expliquer ma théorie à l'urgentologue concernant ma fausse crise cardiaque. C'est que j'avais déjà lu ou entendu une psychologue raconter que face à un mammouth qui court, l'instinct de l'humain préhistorique déclenchait un mécanisme de survie, une sorte de réaction instantanée qui le poussait à lutter ou à fuir. Même si les mammouths se sont éteints, nous avons conservé cette réaction instinctive et nous réagissons de la même façon à certaines menaces réelles ou imaginaires. 

Visiblement, le médecin sur qui j'étais tombé ce jour là n'avait pas les mêmes références en psychologie que moi. Pour m'éviter la camisole de force, je lui ai simplement dit que j'avait fait une crise d'anxiété et que ce n'était plus au dévoué personnel de l'urgence de prendre soin de moi. C'était maintenant à moi de prendre le relai, à moi de dompter mon troupeau de mammouths intérieur.

Malheureusement, il m'a fallu croiser un autre troupeau de mammouths plusieurs mois plus tard avant de quitter leur trajectoire pour éviter d'être piétiné. Ce temps d'arrêt m'a permis d'apprivoiser et mieux comprendre la bête qui m'effrayait.

J'ai également appris que les grosses bêtes poilues qui courent, fuient peut-être elles aussi un danger réel ou imaginaire. J'ai appris que les mammouths eux aussi avaient des peurs et surtout, qu'ils avaient un bon coeur.

Patrick Parent







 

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