Entre chenille et papillon


J'étais assis sur une boîte de saut, vous savez les trucs formés de caissons de bois empilés les uns sur les autres et coiffés d'un coussin recouvert de cuir. Lorsque qu'on allait à l'école primaire, c'est un des équipements de torture que nous utilisions dans nos séances de gymnastique. Je n'ai jamais su si c'était moi qui n'aimais pas l'éducation physique ou l’inverse. C'était vraiment un cauchemar pour moi le gymnase.
Je crois que c'est là que j'ai appris le sens du mot humiliation. Notamment lors d'une remise de médaille des jeux Participe-Action. Tous les élèves avaient reçu soit l'or, l'argent ou la bronze. J'étais le seul qui s'était vu remettre un bouton de participation. Devant tout le monde. Les débuts d'un grand sportif. Au moins je participais.
Je devais avoir 8 ou 9 ans et mes deux amies (elles ne le sont pas restées après ce qui va suivre), celles qui m'avaient assis sur la boîte de torture, étaient un peu plus vieilles. Linda et Johanne selon mes souvenirs. Les monitrices responsables de nous surveiller le midi à l'école. Nous étions dans le rangement du gymnase parce qu'elles voulaient me parler discrètement. En fait, j'ai rapidement compris qu'elles voulaient parler de moi mais en faisant comme si je n'étais pas là. À quelques pouces de leurs visages. « Il a de beaux yeux bleus...» dit Johanne. Ce que Linda confirme. Jusque là tout allait bien, même si la situation était un peu étrange. Juste après, Linda ajouta «...mais je ne sortirais jamais avec lui parce qu'il est gros. » J’aimais déjà pas les gymnases, ce n’est pas ça qui allait arranger les choses.
J'ignore comment j'étais passé d’une dizaine de compliments par semaine sur mes beaux yeux lorsque j'étais petit et cute à « il est gros ». Ce jour là, le papillon était redevenu chenille.
Étrangement, cette phrase a été une véritable libération pour moi. Ce corps récemment dodu (et éventuellement très poilu) me permettait de devenir enfin un peu plus invisible. Faire disparaître le bleu de mes yeux dans le rouge de mes grosses joues. Cacher ma (trop) grande sensibilité, ma fragilité de papillon. Une couche plus épaisse de mon corps qui formait une armure, une protection contre les autres et un peu contre moi-même.
Libération parce que je n’avais jamais vraiment assumé ces billes bleues déposées dans mon visage par mes parents. Pas que je n’aimais pas ces aimants à compliments, c’est simplement que je trouvais qu’ils attiraient trop l’attention sur moi. J’étais archi timide, ultra discret et très peu porter à aller vers les autres. J’avais l’impression qu’on avait mélangé deux kits qui n’allaient pas ensemble. Un follow spot sur le technicien d’arrière scène ce n’est pas un bon scénario. En fait, ces petits yeux pâles en disaient trop sur ma grande sensibilité, ma non confiance en moi et créaient des attentes difficiles à satisfaire. Ces yeux en dévoilaient trop sur ce que je voulais garder pour moi.
Avec toutes ces années de recul, je crois que c’est sûrement à partir de ce moment que j’ai compris que si je voulais que les gens m’aiment pour ce que je suis sous mes rondeurs, je devais leur faire oublier mes yeux et surtout, mon corps inversement proportionnel à mon ego. J’avais donc deux choix : maigrir ou me faire remarquer pour ce que j’ai derrière les yeux. J’ai eu beaucoup plus de succès avec la deuxième option, malgré les très nombreux régimes que j’ai suivis depuis cette époque.
En fait, l’avantage d’être un petit rembourré réservé, mais drôle et créatif, c’est que les gens remarquent moins tes rondeurs et ta timidité. Leur attention se porte sur ce que tu dis ou les émotions que tu leur fais vivre avec ton imagination et tes créations. Souvent, les gens qui me rencontrent pour une première fois s’attendent à rien d’intéressant de ma part. Le charisme n’est pas naturel chez-moi disons. Ils trouvent souvent que j’ai l’air un peu bête ou snob à prime à bord. À partir de là, c’est facile de les étonner. Grâce à Linda, j’ai développé mon effet papillon qui fait disparaître la chenille ou la rend soudainement plus belle.
Aujourd’hui, si je revoyais ce petit (!) papillon-chenille assis devant Linda et Johanne, je lui dirais qu’il a gagné. Gagné en confiance en lui, gagné en assurance, gagné en solidité et gagné le coeur d’au moins deux filles depuis (non, je ne parle pas de Johanne et Linda). Je lui dirais également qu’il fréquente même le gym 3 fois par semaine et qu’il a perdu du poids (mais aussi beaucoup de cheveux).
Le petit insecte sensible, fragile et timide que j’étais a aussi gagné en sagesse. J’ai compris que c’est plutôt confortable un cocon, alors j’en sors seulement pour ceux et celles qui en valent vraiment la peine. Et c’est souvent juste eux qui remarquent mes beaux yeux bleus, qui voient le papillon sous l’armure de poils et le tissu adipeux.
Merci Linda, j’ai fini par me déployer un peu grâce à toi, mais beaucoup malgré toi.
Patrick Parent

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