Je me souviens du nombre incroyable de tartes que ma mère préparait pour la période des Fêtes. Tartes au sucre, tartes aux fraises, tartes aux bleuets et surtout, ma préférée parmi toutes, sa fabuleuse tarte aux pommes.
À l’âge de 4 ou 5 ans, je m’installais au bout de la table de la salle à dîner pour l’observer et l’aider, si elle me le demandait. Étrangement, c’est une des rares fois où j’étais seul avec maman. Mes frères et soeurs devaient être à l’école ou au travail comme papa. On ne disait rien tous les deux, mais on était bien.
Je l’observais, je l’admirais en fait. Je crois que c’est en la regardant cuisiner que j’ai appris et surtout, que j’ai compris qu’elle cuisinait par amour. L’amour de ses enfants et de sa famille. Elle s’exécutait en souriant et elle répétait des gestes que sa mère avant elle avait dû faire et refaire si souvent pour nourrir ses 14 enfants. Maman regardait à peine ses recettes ou elle y jetait un regard de temps à autres, pour s’assurer de ne rien oublier. Pour moi, le temps des Fêtes commençait là. La magie de Noël et du temps des Fêtes prenait place lorsque maman préparait ses tartes, nos tartes.
J’aimais tellement sa tarte aux pommes que c’est ce que je demandais pour ma fête. Jamais de gâteau, toujours la tarte à maman. Et maman m’en faisait toujours, chaque année à mon anniversaire pendant plus de 40 ans.
Depuis les dernières années, sa santé ne lui permet plus de me préparer ma tarte aux pommes. Même si j’ai sa recette, je n’ai jamais osé m’exécuter à mon tour pour poursuivre la tradition. J’ai trop peur de ne pas être à la hauteur, trop peur de confirmer que plus jamais je ne mangerai de la meilleure tarte du monde, plus jamais maman ne sourira en préparant ses tartes, plus jamais elle nous dira qu’elle nous aime.
Cette année par contre, j’ai décidé de préparer une tarte aux pommes. En fait, j’ai triché, j’ai préparé une tarte aux pommes et au sucre à la crème. Je voulais évoquer celle de ma mère sans tenter de la reproduire. Mais j’avais très peur de me décevoir. Très peur d’être trop ému. Et je l’ai été, j’ai pleuré.
J’aurais tellement voulu que maman soit là au bout de la table et qu’elle me regarde. Qu’elle voit mon sourire pendant que je préparais cette tarte pour mes proches, qu’elle voit comment j’avais appris d’elle, qu’elle voit comment je l’aime. J’aurais souhaité qu’elle me conseille sur les meilleures pommes à utiliser pour ne pas qu’elles fassent trop d’eau lors de la cuisson, sur la meilleure technique pour rouler la pâte sans qu’elle se brise trop. J’aurais tant aimé devenir haut comme trois pommes et qu’elle soit la pâte qui m’enveloppe dans ses bras. J’aurais tant aimer qu’elle me dise qu’elle m’aime.
Dans le film A.I. de Steven Spielberg, le personnage principal, un enfant robot humanoïde, se voit accorder une heure avec sa mère décédée il y a des milliers d’années. Si j’avais ce pouvoir, je choisirais de retourner au bout de la table où ma mère préparait ses tartes. Je choisirais d’avoir 4 ou 5 ans et de passer cette heure avec elle, une heure à l’observer, une heure à l’admirer, une heure à la voir sourire en nous aimant. Je ne dirais rien et elle non plus, mais je m’approcherais d’elle et je poserais ma tête sur son tablier plein de farine pour qu’elle me serre dans ses bras.
Maman, j’ai fait de la tarte aux pommes et il parait qu’elle est bonne. Je crois que je vais t’en apporter au CHLSD pour t’y faire goûter, même si je sais très bien que tu as oublié le nombre incroyable de tartes que tu nous as préparé, oublié à quel point tu nous as aimé...
Patrick Parent, fils de la meilleure cuisinière de tarte aux pommes au monde

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