Déployer ses coussins gonflables intérieurs

« Je suis fier d’être resté debout, d’avancer vers un horizon sans brouillard, fier d’avoir conservé mes valeurs et mes principes intacts. »

Ce que je vais vous raconter s’est passé il y a un an. Pourtant, comme le chantait Joe Dassin dans L’été indien, j’ai l’impression que cela fait un siècle, une éternité.
Ce jour là, j’assistais à une journée de conférences pour le travail avec une collègue. Nous étions plutôt soulagés de nous retrouver loin du bureau où un gros nuage noir (et chargé d’ondes négatives) était stationné au dessus de nos têtes depuis quelques jours. La source de ces jours sombres était l’annonce d’une « réorganisation » interne. Genre de nouvelle que personne n’avait vu venir. Une « décision de gestion ».
La petite équipe tissée serrée que nous étions a été fortement ébranlée par l’annonce de ce changement soudain. Imaginez recevoir un coup de 2 X 4 derrière la tête. Tellement fort qu’il propulse votre tête sur le mur de stuc qui vous arrache la moitié du visage pendant votre chute au sol. Puis, une fois écrasé par terre, complètement sonné, la vie en profite pour vous sauter dessus à pied joint, pour vous couper le souffle. Maintenant que vous avez une image en tête, imaginez que vous deviez passer deux semaines avec le 2 X 4 dans la pièce, le sang sur le mur et une insupportable douleur qui irradie votre visage. La joie quoi.
Ce vendredi du début novembre 2017, je participais donc à cette formation avec quelques stigmates, mais avec l’impression de respirer un air moins lourd. J’allais découvrir quelques heures plus tard que le 2 X 4 avait fait plus de dommage à l’intérieur de ma tête qu’à l’extérieur. À l’heure du midi, ma collègue et moi nous rejoignons pour manger ensemble et se départager les conférences de l’après-midi question d’optimiser notre journée de formation. Après discussion, je serai celui qui assistera à la présentation de l’équipe de Bell qui traite de leur stratégie d’utilisation des médias sociaux pour leur compagne de levée de fonds « Bell cause pour la cause ». Une conférence qui me marquera pour des raisons que je n’avais pas imaginées.
Lors de sa présentation, l’équipe de Bell nous montre quelques exemples de messages diffusés lors de la campagne. Si j’avais été dans mon état normal, j’aurais regardé les extraits avec l’œil d’un spécialiste des communications. Pas ce jour là. En visionnant les vidéos de gens qui témoignent de leurs problèmes d’anxiété, d’épuisement professionnel et de dépression, je craque. Une boule immense monte à ma gorge, mes yeux viennent pleins d’eau, je n’entends plus Bell nous parler de sa cause, je deviens la cause dont je ne voulais pas entendre parler. J’étais devenu un de leurs témoignages. J’avais le mental bossé et le cœur égratigné.
À ce moment, les derniers jours ont défilés dans ma tête. Puis les dernières semaines, les derniers six mois, les dernières années…C’était devenu claire pour moi que je devais m’arrêter, reculer d’un pas plutôt que de continuer à avancer dans le brouillard qui était devenu mon décor depuis plus longtemps que je le croyais. De toute façon, même si j’avais essayé d’entrer au bureau le lundi matin je n’y serais pas arrivé. J’étais incapable de revoir le 2 X 4 et le sang sur le mur. Incapable d’oublier l’insupportable douleur qui irradiait maintenant mon cœur.
Le lundi matin, le médecin n’a pas eu besoin d’un examen d’une heure pour se rendre compte que j’étais en mauvais état. Vous n’avez pas idée du courage que cela m’a demandé pour lui expliquer comment je me sentais ou plutôt à quel point j’étais en train d’arrêter de ressentir, en train de me déconnecter pour me protéger de la panne complète, du court-circuit, éviter l’implosion.
Pendant les premiers jours de ce mois loin du travail, je ne me sentais pas du tout courageux. Je me trouvais plutôt lâche de laisser tomber mon équipe, mes collègues et ami(e)s qui vivaient des moments pénibles eux aussi. C’est elles et eux que je trouvais courageux. Mais après quelques jours (et quelques rencontres avec ma psychologue), je me suis rendu compte que c’est moi que j’aurais laissé tombé si j’étais retourné au bureau. J’avais un immense besoin de me retrouver avec moi-même, besoin que le brouillard se dissipe avant de reprendre ma route.
Le 2 X 4, qui était en fait une grosse poutre de bois plein, était certainement une des raisons qui expliquaient mon incapacité à reprendre le boulot. Sauf que ce n’était que la goutte qui a fait déborder mon vase. Ce face à face avec moi-même m’a permis de constater que depuis une quinzaine d’années je travaillais à réaliser un rêve professionnel. Je le nourrissais de toute mon énergie, j’y mettais tout mon cœur, je me passionnais pour lui. Le poste que j’avais réussi à décrocher (ou plutôt, à créer) quelques mois avant ma « pause pour la cause » devait me permettre de réaliser ce rêve. Il devait être l’aboutissement de ma quête. Malheureusement, j’ai plutôt fait le constat que depuis quelques années, la passion que j’avais pour ce projet était à sens unique. Mon rêve me rejetait. Il était tellement différent ou plus difficile à atteindre que je l’avais imaginé que je ne me sentais plus à la hauteur. Un peu comme un amoureux éploré qui se rend compte que ses sentiments ne sont pas partagés par celle qui a pris son cœur en otage.
Un an après cet événement, je n’irais pas jusqu’à dire que j’aime la grosse poutre qui m’a frappé derrière la tête, ni le stuc qui m’a arraché le visage. Mais je peux affirmer que la conférence de Bell m’a fait réaliser que je devais déployer mes coussins gonflables intérieurs avant de frapper le mur de ciment qui m’aurait sûrement fait beaucoup plus mal que le stuc. Prendre une courte pause plutôt que d’être obligé d’en prendre une très grande. Une pause qui m’a permis de revenir au bureau debout, de regarder mes collègues dans les yeux sans honte, de choisir une nouvelle route et de laisser mon rêve devenir ce qu’il souhaite grâce à d’autres passionné(e)s comme moi.
Je suis fier d’être resté debout, d’avancer vers un horizon sans brouillard, fier d’avoir conservé mes valeurs et mes principes intacts.
Je me suis choisi, j’ai choisi ma famille et mes précieux amis, une réalité bien plus belle que tous les rêves professionnels que je pourrais imaginer.
Patrick Parent

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