Tant qu’il restera des ponts

Lorsque j’étais petit et que nous partions en voyage en famille, les vacances débutaient pour de vrai seulement lorsque nous traversions un pont. Dans notre cas, bien souvent c’était le pont Pierre-Laporte puisque nous allions dans le Maine, à Old Orchard. En camping. À l’époque où j’aimais le camping. Parce que mes parents s’occupaient de tout! Sauf de creuser la petite rigole autour de la tente pour empêcher l’eau de nous inonder en pleine nuit lors d’un orage. Mon petit frère et moi étions en charge de cette canalisation protectrice. Nos autres responsabilités se résumaient à avoir du plaisir et se bâtir de beaux souvenirs.



Le pont Pierre-Laporte à Québec que nous traversons souvent pour les destinations vacances en famille.
Même si je suis un adulte maintenant, j’ai encore besoin de passer un pont pour me sentir vraiment en vacances. Je ne sais pas pourquoi, c’est un peu comme si en traversant un pont on laissait le quotidien seul avec lui-même et on se lançait vers une nouvelle aventure. Comme si on passait à autre chose. Un monde sans horaire, sans responsabilités, sans une liste de to do interminable, sans nos nombreuses obligations. Une fois de l’autre bord, on décroche. On ne soupire plus, on respire mieux, on profite de l’air qui se fait parfois trop rare dans nos semaines de fou. On prend le large en larguant la routine en bas du pont. Bientôt, on passera le pont en famille, j’ai hâte. Les vacances sont toujours des moments privilégiés pour notre clan.
En pensant aux vacances cette année, je me suis rendu compte que nous traversions beaucoup de ponts au cours d’une vie. Au sens propre autant qu’au sens figuré.
Après le pont originel, qui nous fait atterrir sur cette planète sans qu’on saisisse pourquoi nous avons été expulsés du ventre de notre mère où nous étions si bien, cela débute généralement par un pont initiatique. Un pont invisible que nous traversons sur la pointe des pieds en se précipitant, tel un apprenti fakir qui marche pour une première fois sur des charbons ardents, dans les bras de nos parents au moment de faire nos premiers pas.
Ensuite, il y a les ponts que l’on construit avec du sable et des coquillages sur les plages des vacances ou dans notre carré de sable. À l’âge d’être un ingénieur de l’imaginaire et qu’un seau et une pelle suffisent pour refaire le monde.
Il y a aussi les ponts couverts pour faire de pittoresques photos de campagne ou se mettre à l’abri des tempêtes puis reprendre la route une fois le calme revenu. Ces ponts peuvent aussi devenir romantiques lorsqu’ils accueillent des amoureux secrets qui s’y retrouvent pour partager leurs sentiments interdits loin du temps, des regards et des jugements de ceux qui ne traversent jamais de ponts et vivent leurs émotions par procuration.
D’autres routes plus torturées peuvent mener aux ponts sombres du désespoir dont certains ne reviennent jamais parce qu’ils jugeaient leur vie à la dérive, mais qui pourtant laissent derrières eux des proches complètements dévastés sur les deux rives.
À l’opposé, il y a les ponts en arche multicolore qui font la transition entre la pluie et le beau temps confirmant ainsi que le soleil fini toujours par percer les nuages, que le jour succède toujours à la nuit.
Inévitablement, notre route croisera également des ponts grugés par la corrosion parce qu’au cours des années on néglige souvent d’entretenir ces liens au risque de les voir s’effondrer et emporter dans leur chute tous les beaux moments ou oublier les épreuves surmontées grâce à eux.
Certains se voient offrir des ponts d’or qui promettent mer et monde, mais qui bien souvent s’avèrent n’être que le chant des sirènes qui laisse comme seule richesse le vide, la déception ou pire, l’amertume à ceux qui acceptent de les traverser.
Les plus téméraires à la recherche de sensations fortes ou des funambules amateurs en quête de déséquilibre dans leur vie trop équilibrée, enjambent l’immensité de la nature suspendue sur un pont de corde tissée à l’adrénaline. L’expérience a pour effet de faire ressortir à la fois notre fragilité et notre force face à ce qui plus grand que nous.
Bien entendu, il y a les ponts qu’on ne traverse jamais par crainte de ne pas être à la hauteur de ce qui nous attend de l’autre côté ou simplement parce qu’on a peur de ne plus jamais pouvoir revenir aux sources, revoir nos proches, se retrouver. Ou simplement parce que le paysage est plus beau du point de vue où on est.
Plusieurs ponts inachevés font également partie de notre route. Des ponts qui pourtant lorsqu’on les imaginait étaient l’idée du siècle, la licorne qui nous rendrait populaire, riche et célèbre. L’ultime lien qui déboucherait notre trajectoire. Quelques années plus tard, on constate qu’ils ne nous mèneront nulle part et que leur seule utilité sera peut-être d’accueillir des danses en rond. Mais ces ponts peuvent également servir à en échafauder d’autres qui eux nous mèneront aux bouts de nos rêves si on les achève.
Il y a aussi de nombreux ponts qu’on décide de couper parce qu’on a été blessé par des faux compagnons de voyage ou parce qu’on se rend compte que nous sommes devenu, sans le savoir, le pont de lourds fardiers ambitieux qui ont comme seul maître leur égo démesuré. Nous devenons ainsi pour eux un raccourci, la route la plus économique vers leur destination sans égard aux marques qu’ils nous laissent au passage. D’autres fois, les ponts se coupent sans qu’on sache trop pourquoi et se reconstruisent lorsqu’on laisse couler un peu d’eau dessous.


Le petit pont du quai de Pointe-au-Pic à La Malbaie dans Charlevoix.


Je pourrais vous parler également des ponts emblématiques qui sont souvent plus connus que les rives des villes sur lesquelles ils s’appuient; des ponts des conquérants qui voient ces liens comme des éléments stratégiques pour exercer et augmenter leur pouvoir ou des ponts-levis qui servent à protéger notre forteresse intérieure et choisir qui peut ou non entrer dans notre zone protégée.





Mais je ne voulais pas vous laisser poursuivre votre route sans vous parler de ceux qui me touchent le plus, les ponts piétonniers. Pour le rythme qu’on adopte en y marchant, pour les paysages qu’ils nous permettent d’observer, pour les rencontres que nous pouvons y faire.
Parce que les ponts piétonniers sont à échelle humaine. On y croise des gens qui nous accompagneront durant tout notre parcours. Parfois on y rencontre aussi des personnes très marquantes que nous fréquenterons trop brièvement parce que nous ne partageons pas la même destination, mais à qui on demeure attaché pour l’éternité.
Le petit pont du quai de Pointe-au-Pic à La Malbaie dans Charlevoix.
Sur les ponts piétonniers, on regarde les hommes et les femmes dans les yeux, on leur chuchote à l’oreille, on leur donne la main, on leur offre notre épaule pour soulager un chagrin ou une tape dans le dos pour leur redonner confiance, pour qu’ils reprennent la route le torse bombé et en sachant que même si nous sommes toujours seul dans la vie, c’est tout de même essentiel d’être bien entouré.
Sur un pont piétonnier, on prend une pause pour immortaliser des moments parfaits qui tapisseront les murs de notre mémoire, les contours de notre cœur, qui deviendront la toile de fond de notre âme.
Pour vos vacances et sur votre route, je vous souhaite de traverser ou de croiser toutes sortes de ponts parce que comme vous le savez, l’important n’est pas nécessairement où nous allons, mais par quel pont on passe pour s’y rendre.
Bon été et bonne route.

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