Salut pa’
Aujourd’hui 6 juin, cela fait 20 ans que tu nous as
quitté. Des jours, j’ai l’impression que c’était hier et parfois, on dirait que
ça fait une éternité. Toute une vie en fait puisque depuis ton départ, je suis
en couple avec une femme que tu n’as pas connue et j’ai deux garçons que
j’aurais tellement aimé que tu connaisses.
Je leur parle souvent de toi, je leur cuisine
d’ailleurs un petit déjeuner que tu nous préparais quand j’avais leur âge. Un
œuf dans le trou que tu appelais ça. C’était très simple, la cuisine plus
élaborée et celle de tous les jours c’était maman qui s’en chargeait. Mais
j’adorais cette recette, et surtout, le rituel qui l’entourait. C’était bon,
mais aussi, c’était amusant et c’était un beau moment père-fils. Tu pliais une
tranche de pain en deux, tu nous faisais prendre une bouchée au centre pour
former un beau rond. Ensuite, tu déposais le pain dans la poêle, cassais l’œuf
et le déposais dans le trou de la tranche. À chaque fois que je prépare ce
petit déjeuner pour les garçons, je pense à toi. À chaque fois, je deviens un
peu le grand-père qu’ils n’ont pas connu. À chaque fois, je redeviens ton petit
garçon. Le petit garçon à qui tu manques.
Tu me manques encore plus je crois depuis que je
suis père à mon tour. Je te parle souvent dans ma tête, je te questionne, te
demande des conseils. Parfois aussi, je te fais des reproches pour des choses
que j’aurais souhaité que tu fasses ou tu me dises. Pourtant, depuis que je
suis papa, je comprends mieux certains gestes ou certaines paroles que tu me
disais et que je ne pouvais comprendre qu’en devenant père. Un père très
différent de toi, mais un père comme toi. Un père avec ses peurs, ses doutes,
ses vertiges. Un père avec ses joies, ses grands moments de fierté et surtout,
un père présent et près de ses fils.
Tu me manquais souvent aussi lorsque tu étais
encore vivant. Parce que notre relation n’a jamais été simple. Elle a eu des
hauts et des bas, des chauds et des froids. Lorsque j’étais plus petit, tu
travaillais à l’extérieur presque toutes les semaines, je ne te voyais pas
beaucoup. Et lorsque tu étais là, on ne s’entendait pas toujours. Il faut dire
que nous étions d’époques bien différentes. Je suis né au milieu des années
soixante. Les années de la révolution tranquille, de la libération de la femme,
des voyages sur la Lune. Tu avais vu le jour 40 ans plus tôt. L’Église et
Duplessis contrôlaient vos vies pendant que la deuxième guerre mondiale
dérobait votre enfance. C’est un peu comme si nous étions de deux planètes
différentes. Mais ces planètes n’étaient pas toujours distantes, elles étaient
bien souvent alignées. Dans ces moments, on s’amusait, on communiquait, on se
rapprochait. Ce sont des souvenirs précieux.
Malgré ces moments de proximité, je me rends compte
que je ne te connais pas vraiment. En fait, je te connais, mais il me manque
des dimensions de toi, des couches de ton histoire. Quels étaient tes rêves,
tes passions, de quoi tu étais le plus fier et tes plus grandes déceptions ou
regrets ? Je ne sais pas pourquoi je ne t’ai pas posé ces questions lorsque tu
étais là ou pourquoi tu ne me parlais pas de ce genre de sujets. Pourtant, tu
étais pas mal moins timide et réservé que moi. Je t’admirais beaucoup pour
cela. Parler à des petits ou des grands groupes et interagir avec des gens que
tu ne connaissais pas ne te faisais pas peur. Même que cela te faisais plaisir.
Contrairement à moi. J’y arrive maintenant et je me débrouille assez bien
apparemment puisque beaucoup de gens ignorent que je suis mort de peur lorsque
je dois m’adresser à plus de cinq personnes à la fois. Mais je fonce et je le
fais malgré cette trouille. Je crois que tu serais fier de moi pour cela,
enfin, je l’espère. Depuis que je suis tout petit, je recherche ton
approbation, ta fierté envers mes réalisations et les défis relevés. Pourtant,
c’est maintenant une quête sans fin puisque tu n’es plus là, tu es sur une
autre planète pendant que je suis perdu dans l’espace vide que tu as laissé.
Je dois faire le deuil de cela aussi. Depuis 20
ans, en plus de me passer de ta présence, de tes conseils et de tes œufs dans
le trou, je dois renoncer à ta fierté de père envers un fils. Mais ce deuil et
la tristesse de ne pas me rappeler t’entendre dire très souvent que tu étais
fier de moi, ont permis de me faire penser de dire le plus souvent possible à
mes fistons comment je suis fier d’eux.
Rassures-toi, je ne t’en veux pas pour tes
imperfections, tes absences ou pour nos conversations (sérieuses) pas assez
fréquentes. Parce que depuis que je suis père moi aussi, j’ai compris que c’est
difficile, voir impossible, de répondre à toutes les attentes de nos enfants et
encore plus difficile de répondre à nos propres attentes. Je m’efforce
simplement d’être un père présent, ouvert et aimant. Un père imparfait comme
toi, mais un père qui sait faire des œufs dans le trou.
Je t’aime papa et malgré ta lourde absence depuis
20 ans, tu es toujours aussi près de mon cœur.
De plus en plus près.
Ton fils Patrick
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