D’abord, je tiens à aviser mes ami(e)s geek-techno que malgré ce que le
titre semble annoncer, ce texte ne parle pas de réseau sans fil ou d’Internet.
J’y aborde plutôt les connexions humaines. Celles qui ne font pas
nécessairement appel à la mémoire intellectuelle, mais plus aux liens
affectifs, à la mémoire du cœur. Je partage ici mes réflexions au sujet de la
relation 2.0 que j’ai dû développer avec ma petite maman depuis que l’Alzheimer
a commencé à lui effacer les traces de sa vie.
Au début, comme pratiquement tous les proches de personnes atteintes
d'Alzheimer ou de troubles cognitifs, je cherchais à lui rallumer la mémoire. À
la reconnecter à ce qu’elle a été, à ce que nous avions vécu et partagé. Mais
rapidement, je me suis rendu compte que les photos que je lui montrais, étaient
pour elle une forme de torture. Que mon prénom et celui de mes frères, de mes
sœurs et de mes enfants, que je lui répétais sans cesse en croyant que ces
petits étincelles de quelques lettres lui feraient revivre des souvenirs, lui
faisaient plutôt constater à quel point elle ne savait plus rien de nous,
ne savait plus rien d’elle. Tout cela n’était qu’un rappel brutal que sa
vie s’envolait impitoyablement sous ses yeux.
Un jour où la terrible maladie voleuse de son histoire n’avait pas
encore envahi toute sa tête, maman, en me prenant la main et me fixant dans les
yeux me dit : « À quoi ça sert d’avoir vécu tout cela si je ne me souviens plus
de rien ? ». Ma seule réponse fût un long silence et quelques larmes. Mais
aussi et surtout, un profond et tendre regard accompagné d’un immense « hug »
pour qu’elle comprenne que peu importe toutes les déconnexions qui se feraient
dans sa tête, nos connexions du cœur ne disparaitraient jamais. Jamais.
Construire de nouveaux souvenirs
À partir de l’instant où j’ai accepté ou plutôt constaté que les
sentiments qui m’unissent à celle qui m’a offert la vie ne pourraient plus
passer par la tête, les précieux petits moments que je partage (le plus souvent
possible) avec elle sont maintenant plus doux, moins remplis de colère. Il y a
même parfois des échanges entre elle et moi qui font partie des plus beaux
souvenirs que je garderai de maman, si bien sûr le Alzheimer ne vient pas me
dérober la mémoire à moi aussi…
Comme cette fois où j’ai joué avec elle à un jeu qu’elle m’avait montré
lorsque j’étais enfant. Un jeu qui consistait à empiler nos mains une par
dessus les autres en retirant celle du dessous pour la remettre au dessus, puis
accélérer le mouvement de plus en plus jusqu’aux premiers éclats de rire. Ce
jour là, je n’ai pas eu à lui expliquer les règles ou lui rappeler qu’on jouait
à ce jeu ensemble il y a longtemps. J’ai simplement déposé sa main sur ma
cuisse et posé le mienne sur la sienne. Elle a enchainé le mouvement avec son
autre main et je l’ai suivi aussitôt. Nous avons augmenté la cadence de plus en
plus et comme nous le faisions immanquablement lors de chacune de nos parties
dans ma jeunesse, le jeu a pris fin avec l’entrelacement de nos rires. Un feu d’artifice
pour mes oreilles. Un baume pour mon cœur.
Il y a eu aussi ce soir un peu étrange où j’étais à ses côtés à
l’urgence de l’hôpital. Comme cela lui arrive trop souvent depuis quelques
mois, elle était tombée à sa résidence parce qu’elle avait oublié que sa
marchette est maintenant la meilleure amie de ses jambes. Ce soir là, j’étais
debout silencieux près de la civière où elle était couchée à moitié endormie.
Je lui caressais doucement le front. Tout à coup, je vois poindre un petit
sourire en coin sur son visage et s’ouvrir les yeux. Elle se tourne
tranquillement vers moi en me disant « Patrick, c’est toi…». Je pensais que
j’allais m’écraser sur le plancher.
Ce prénom qu’elle m’avait donné 50 ans plus tôt, elle ne l’avait pas
spontanément prononcé depuis au moins deux ans. Et comme pour m’achever, elle
ajoute, avec l’humour que ma mère a toujours eu «…tu as pris pas mal de poids
depuis la dernière fois que je t’ai vu ! Mais ça te va bien. » Je n’ai
jamais été aussi heureux d’être gros. Et je crois que je n’ai jamais été aussi
gros que cette nuit là tellement mon cœur était gonflé de retrouver ma mère
pour ce petit instant éphémère. Un moment d’éternité ineffaçable, j’espère.
Reliés par le cœur
La maladie de ma mère me confronte bien sûr à mes propres pertes qui
m’attendent peut-être moi aussi. À mes petits bouts de vie qui parfois
s’effacent ou s’enfouissent très loin dans ma mémoire. Et à tous ces moments
que je préférais oublier mais qui s’incrustent et refont surface contre mon
gré.
Quels sont les meilleurs moyens de préserver les sentiments que
j’éprouve pour ma mère, mes frères, mes sœurs, mon amoureuse, nos enfants et
mes précieux ami(e)s ? Comment m’assurer que l’inexplicable complicité que j’ai
développé au cours du temps avec mes proches ne s’envolera pas de ma mémoire ou
de la leur? Je ne suis pas médecin ou chercheur, loin de là, mais ce que je vis
avec ma mère depuis quelques années me porte à croire (et à espérer) que tout
ce qui passe par le cœur, tous les beaux gestes que l’on fait envers ceux et
celles qui sont dans notre vie, les tapes dans le dos qu’on reçoit ou l’on
donne, les regards qu’on échange et même parfois, les silences que nous
partageons avec nos proches sont des liens encore plus durables que les mots
qu’on prononce ou les photos qu’on collectionne.
Les rires, les larmes, les victoires et les drames que l’on vit avec nos
complices du quotidien laissent des traces qui deviennent, sans qu’on s’en
rende compte, des connexions invisibles, indélébiles. Des liens plus forts encore
que toutes les maladies qui s’attaquent à notre mémoire vive ou qui tentent de nous
faire sombrer dans l’oubli.
L’Alzheimer a envahi la tête de ma carte mère, mais il n’effacera jamais
tout l’amour que j’ai pour elle puisque le cœur demeure la seule véritable
matrice de nos vies. Et lorsque je suis seul en silence avec elle, mon bras par
dessus son épaule et nos têtes collées comme des jumeaux siamois, c’est à ce
que nous sommes à ce moment précis auquel je pense et non plus à ce que nous
étions ou à ce que nous deviendrons.
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Avec ou sans cordon maman, on reste connecté pour toujours, à jamais.
Patrick Parent

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